16
Lorsque Terra arriva à l’école le lundi suivant, il trouva Stuart Sutherland dans la salle des professeurs. Le Hollandais se déclara heureux de le revoir en bonne forme et lui demanda s’il avait recommencé à enseigner. Stuart lui apprit qu’il avait donné sa démission. Il déménageait dans les Maritimes, où il travaillerait dans un laboratoire de recherche. Il n’était venu que pour le remercier d’avoir sauvé sa vie et ses mains.
— J’ai raconté à mes amis de quelle façon tu as ressoudé mes doigts sans aucun instrument chirurgical. Ils m’ont tous pris pour un fou, mais je sais ce que j’ai vu. Personne sur Terre ne peut faire ce que tu as fait. Est-ce que tu viens d’une autre planète, Wilder ? D’une autre galaxie ?
— Ni l’un ni l’autre. Crois-tu en Dieu ?
— Évidemment que j’y crois, même si je le néglige souvent.
— Eh bien, ce pouvoir me vient de lui. Je suis mort dans un accident, il y a quelques années et les médecins m’ont ranimé à l’hôpital. Je suis revenu de la mort avec une mission et cet étrange pouvoir de guérison. Ce n’est pas moi que tu devrais remercier, mais celui qui me l’a donné.
— Peut-être bien, mais c’est toi qu’il a utilisé pour accomplir ce miracle. Je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi.
Stuart lui serra la main avec affection. Terra s’étonna de ne pas recevoir d’images en provenance de son passé. L’ex professeur de chimie lui annonça aussi qu’il avait levé la plainte contre le jeune Cleary et que ce dernier n’écoperait que de quelques heures de service communautaire pour expier sa faute. Quant aux accusations de voies de fait graves, il était impossible de les prouver, puisqu’il ne subsistait aucune marque sur les doigts tranchés.
Terra lui suggéra amicalement de ne pas attribuer d’étiquettes aux gens qu’il allait rencontrer dans les Maritimes. Stuart lui promit d’essayer. Ils se séparèrent et Terra regagna sa classe. Avant qu’il puisse leur parler de philosophie, Chance Skeoh leva la main. Il lui accorda la parole d’un léger mouvement de la tête.
— Vous dites que nous avons été des soldats romains sous vos ordres et que nous avons souvent massacré des gens. Est-il possible que nous ayons tué des personnes qui sont aujourd’hui nos parents ?
— Oui, c’est possible, s’étrangla presque Terra.
— Depuis qu’elle vous a rencontré au restaurant, ma mère n’arrête pas de rêver à la crucifixion et elle affirme avoir été tuée par les soldats romains, donc, nous.
— Pourrions-nous aussi avoir tué ma mère ? voulut savoir Fred.
— Je n’en sais rien…
— Mais il doit sûrement y avoir une façon d’identifier nos victimes ? s’enquit Julie.
— Je ne découvre qui elles sont qu’en touchant leurs mains, expliqua Terra.
— Il faudrait alors vous présenter tous nos parents un par un pour le savoir ? en déduisit Marco.
En voyant que Terra pâlissait, Katy demanda à ses amis de le laisser tranquille. Elle déclara qu’elle avait passé beaucoup de temps à étudier les philosophes chrétiens, mais qu’elle avait besoin d’éclaircissements sur certaines de leurs théories. Terra lui jeta un regard rempli de gratitude et se mit à donner son cours en oubliant Jérusalem et Rome.
Cette semaine-là, il recommença à rêver à l’accident. Amy le réconfortait de son mieux, mais elle ne parvenait pas à mettre fin à ses terribles cauchemars. Ils se poursuivirent jusqu’au milieu de la semaine suivante et la dernière nuit, il se réveilla en hurlant. Amy alluma la lampe de chevet et le recoucha en caressant son visage.
— Quelque chose m’a tiré hors de mon corps ! s’effraya-t-il.
— Ce n’est qu’un mauvais rêve, mon chéri.
— J’étais coincé dans la voiture et une force invisible m’a aspiré vers le haut ! Je me suis vu dans la voiture comme si je flottais au-dessus d’elle ! Je me suis vu, Amy !
— Ma sœur m’a déjà parlé de personnes ranimées après quelques minutes de mort clinique, qui prétendaient aussi avoir flotté au-dessus de leur corps.
— Mais les ambulanciers ont emmené le mien ! Comment ai-je fait pour le retrouver ?
— Je n’en sais rien, mon amour. Je t’en prie, calme-toi.
— Et si nous avons déjà vécu avant maintenant, nous devrions être habitués à mourir, non ?
Amy ne savait plus quoi lui dire. Elle ne connaissait rien aux vies antérieures. En fait, elle préférait de loin la vie à la mort. Elle réussit à l’apaiser suffisamment pour qu’il se rendorme, mais les cauchemars se répétèrent et elle en parla finalement à son amie Nicole.
— Tu devrais consulter un psychologue capable de l’hypnotiser et d’aller au fond de ses souvenirs, lui conseilla-t-elle. Les rêves sont des messages de notre inconscient. Dans le cas de Terra, il est évident que le sien a besoin de raconter toute son histoire, mais il se réveille toujours avant la fin. Alors son inconscient recommence sans cesse à partir du début.
Amy pensa que cette suggestion n’était pas bête du tout. Elle savait cependant l’aversion de Terra pour les médecins. Il lui faudrait donc choisir le bon moment pour lui en parler.
Ce soir-là, elle vint le chercher au salon pour l’aider à se mettre au lit et le trouva plongé dans un livre. Il lui demanda de le laisser lire encore quelques heures. Elle l’embrassa et lui promit de revenir le chercher plus tard, mais elle s’endormit. Lorsqu’elle se réveilla au matin, il n’était pas près d’elle et sa place était froide. Elle enfila son peignoir en vitesse et courut jusqu’au salon, mais il n’y était plus. L’odeur du café l’attira à la cuisine. Debout devant la cuisinière, Terra préparait des œufs.
— Mais qu’est-ce que tu fais là ? s’étonna-t-elle.
— Je prépare le déjeuner, tu vois bien. Assied-toi, c’est prêt.
— Mais il est six heures trente. Tu n’es jamais levé aussi tôt.
— Je voulais te faire une surprise.
Terra déposa devant elle une assiette remplie d’œufs brouillés, de petites pommes de terre frites, de pain rôti et de jambon bien cuit.
— Goûte, la pressa-t-il.
Elle prit une bouchée de tout et leva des yeux surpris sur lui. C’était tout à fait délicieux. Il se gonfla d’orgueil et alla chercher la cafetière.
— Tu vois bien que je sais faire la cuisine, déclara-t-il en s’asseyant avec elle.
Amy remarqua qu’il était pâle et qu’il avait les yeux cernés. Elle évita le sujet pour ne pas ternir sa bonne humeur.
Tout comme elle le redoutait, cet après-midi là, Terra perdit conscience au milieu de son cours de philosophie. Elle fit appeler l’ambulance et l’accompagna à l’hôpital. Les médecins l’examinèrent : tout semblait pourtant en ordre. Dès qu’il ouvrit les yeux, Terra se montra agressif, car il détestait la froide atmosphère de l’urgence.
— Pourquoi suis-je ici ? maugréa-t-il.
— Tu t’es évanoui à l’école, lui rappela Amy.
— Pourquoi m’emmènes-tu continuellement à l’hôpital ?
— Parce que je ne veux courir aucun risque avec ta santé.
Donald Penny entra dans la petite salle d’examen avec le sourire sadique dont Terra avait appris à se méfier.
— Non, pas lui, geignit Terra en s’enfonçant dans la civière.
— Comment ça va, Houston ? s’exclama Donald en prenant son poignet.
Terra ferma les yeux en souhaitant qu’il disparaisse, mais lorsqu’il les rouvrit, il était encore là et prenait son pouls.
— On dirait bien que c’est de l’épuisement, monsieur l’extraterrestre, déclara le médecin en tâtant ensuite ses genoux.
— Mes jambes n’ont rien, bougonna Terra.
— As-tu ressenti de la douleur dans tes genoux avant de t’évanouir ?
— Non.
— As-tu eu de la difficulté à respirer ?
— Non.
— Je pense qu’il manque surtout de sommeil, Donald, intervint Amy. Il n’arrête pas de faire des cauchemars et il a du mal à se rendormir.
— Des cauchemars martiens, han ? répéta Donald. J’ai bien peur que ce ne soit pas dans mes cordes, mais nous avons un excellent psychiatre, ici.
— Il n’en est pas question ! fit Terra, insulté.
Amy tenta de le radoucir, en vain. Il interdit qu’on le touche, qu’on lui parle ou même qu’on le regarde. Il demanda ses vêtements et exigea qu’on le laisse tranquille. Amy voulut l’aider à s’habiller, mais il lui arracha sa chemise et commença à se vêtir lui-même. Donald prit gentiment le bras de la jeune femme et l’entraîna dans le couloir.
Quand Terra fut prêt, il s’appuya sur les murs de l’hôpital pour marcher seul jusqu’à la sortie. Il refusa d’aller faire ses exercices de physiothérapie, de manger et d’aller se coucher. « Pas question d’utiliser la méthode forte avec lui », décida Amy Elle s’agenouilla près de son fauteuil du salon.
— Combien de temps vas-tu vivre avec cette peur ? s’affligea-t-elle.
Il soupira profondément.
— Je comprends que tu ne veuilles pas te confier à un psychiatre. Mais accepterais-tu de consulter quelqu’un qui pourrait, sous hypnose, te ramener à la soirée de l’accident et t’aider à compléter le message que t’envoie ton inconscient ?
Il tourna la tête vers elle. Cette suggestion l’intéressait. Elle le cajola et finit par le persuader de la suivre au lit. Elle aurait bien aimé pouvoir le protéger contre ses horribles cauchemars, mais c’était son combat à lui.
Cette nuit-là, Terra se réveilla une fois de plus en état de panique. En tremblant, il raconta à Amy qu’il avait été attiré dans un long tunnel sombre où d’étranges créatures tentaient de se saisir de lui. Ce récit macabre suffit à convaincre Amy de prendre un rendez-vous pour lui dans la journée.
Au matin, Terra était fatigué mais plus détendu que la veille. Dans le couloir jalonné de vieux casiers qui menait à sa classe, il arriva face à face avec Sébastien Cleary, qu’il n’avait pas revu depuis l’enlèvement.
— Je n’ai pas eu l’occasion de vous remercier de ce que vous avez fait pour moi, maître, fit ce dernier avec un sourire de reconnaissance.
— Je n’ai fait que t’indiquer la bonne direction, Sébastien, assura Terra. C’est toi qui as fait le reste.
— Vous m’avez ouvert les yeux. Je ne serai jamais capable de vous rendre votre bonté.
— Tu pourrais commencer par arrêter de m’appeler maître.
Il lui expliqua qu’il préférait s’acquitter de sa mission terrestre de façon un peu plus discrète et Sébastien promit de respecter sa volonté.
Terra donna son cours assis sur le gros pupitre devant la classe et ne fit aucun effort inutile. Amy le conduisit ensuite à sa séance d’exercices quotidienne, puis l’emmena manger au restaurant pour le préparer mentalement à son premier rendez-vous avec la psychologue recommandée par Donald Penny. Avec beaucoup d’appréhension, Terra accepta de suivre Amy au bureau du docteur Beverley Benson, au centre-ville. Il prit place dans un des deux fauteuils, en insistant pour garder Amy auprès de lui, ce à quoi la psychologue ne s’opposa pas.
Beverley Benson devait avoir à peu près son âge. Son visage transpirait la bonté et le désir sincère de venir en aide à son prochain. Terra fut soulagé de ne pas y voir le sarcasme qui animait celui de Donald Penny. Elle avait les cheveux noirs, parsemés de mèches de sagesse, et des yeux gris très rassurants. Terra lui raconta l’accident, qui était au cœur de ses fréquents cauchemars. Il lui avoua ne pas se souvenir consciemment de ce qui s’était passé après la chute de la voiture sur l’autoroute. Selon lui, cependant, ses rêves semblaient indiquer que son inconscient avait enregistré la tragédie en détail.
Le docteur Benson les fit donc passer, Amy et lui, dans une autre pièce, plus sombre, et fit allonger son patient sur un sofa. En utilisant des techniques de relaxation et de suggestion, elle le fit lentement sombrer dans un demi-sommeil où il pouvait continuer d’entendre sa voix. Amy s’émerveilla de voir le visage de son ami aussi décontracté. Le docteur Benson le fit basculer dans son passé, jusqu’à la nuit de l’accident, et lui demanda où il se trouvait.
— Je suis à l’hôpital, murmura-t-il, les yeux fermés. Je sais que j’ai perdu mes jambes, mais je ne sens aucune douleur…
— Recule davantage dans le temps, juste avant l’accident, suggéra Beverley. Où es-tu ?
— Je suis dans la voiture. Nous allons à l’opéra, mais je ne veux pas vraiment y aller. J’ai tellement de travail à terminer avant le lancement. Il faut que je passe sur le viaduc, parce que j’ai manqué ma sortie. Je suis distrait, ce soir…
— Pourquoi es-tu distrait, Terra ?
— Parce que je n’ai pas envie d’être là. Mon Dieu, cette voiture fonce droit sur nous ! cria-t-il en se crispant.
— Tu es là pour observer les événements, Terra. Tu te trouves dans un endroit sûr où rien ne peut t’atteindre. Détache-toi de ce qui se passe.
Au grand étonnement d’Amy, le Hollandais se détendit d’un seul coup et sa respiration redevint normale.
— La voiture nous pousse contre le garde-fou. J’ai appliqué les freins, mais ça ne donne rien. Nous tombons…
Terra s’arrêta de parler. Comme il recommençait à s’agiter, Beverley lui répéta qu’il n’était qu’un témoin de la scène.
— Les voitures sur l’autoroute n’ont pas eu le temps d’arrêter. Nous sommes tombés droit devant elles et elles nous ont propulsés contre les piliers de ciment. La douleur dans mes jambes est atroce…
— Tu ne fais que me la décrire, Terra, tu ne la ressens pas.
— Le volant m’écrase la poitrine et je ne peux presque plus respirer. Sarah a été complètement aplatie dans son siège. Je ne vois que sa main…
Des larmes se mirent à couler silencieusement sur ses joues. Amy se fit violence pour ne pas aller le consoler.
— Je ne peux pas bouger. Je ne peux pas toucher sa main. Ma tête tourne. Il fait de plus en plus noir…
Terra fut alors secoué d’un spasme violent. Amy mit sa main sur sa bouche pour étouffer un cri de protestation.
— Où es-tu maintenant, Terra ? poursuivit Beverley.
— Je flotte… je flotte au-dessus de mon corps…
— Dis-moi ce que tu vois.
— Je vois ma voiture écrasée sous le viaduc. Il n’en reste presque plus rien. Il y a des gens qui essaient de nous secourir, mais ils ne peuvent même pas ouvrir la porte…
Terra releva doucement la tête, comme s’il regardait le plafond, mais ses yeux étaient toujours fermés.
— Il y a une lumière brillante au-dessus de moi. Mon corps est aspiré par cette lumière. Je tourne comme dans une spirale…
— Continue, Terra.
— Il y a des créatures étranges autour de moi. Elles me regardent et elles essaient de me saisir, mais leurs mains passent à travers mon corps. On dirait que je n’ai aucune substance…
— Qui sont ces créatures ?
— Je n’en sais rien, mais elles sont tristes et sombres. Je continue de monter dans la lumière, mais elles restent en bas, dans l’obscurité…
— Tu es rendu dans la lumière, maintenant. Dis-moi ce qui se passe.
— Mes pieds foulent le sol. Je suis dans un champ de fleurs. On dirait que je suis en Hollande. Il y a un homme qui vient vers moi…
— Est-ce que tu le connais ?
— Je pense que oui, mais je ne sais pas son nom. Il porte une tunique blanche et ses longs cheveux blonds flottent au vent. J’ai déjà vu ses yeux quelque part…
— Est-ce qu’il te parle ?
— Il me dit que je suis mort et qu’il m’attendait. Il me dit que ma mission n’est pas terminée et que je peux retourner sur la Terre pour l’achever…
— Quelle est ta mission ?
— J’ai causé du tort à d’autres âmes quand j’étais vivant et, à cause de cela, il y a des taches sur la mienne. Il me dit que je ne pourrai revenir dans le champ de fleurs que lorsque mon âme sera redevenue pure…
— Que décides-tu ?
— Je veux en parler avec Sarah, mais il prétend que je ne peux pas la voir. Il me dit que le corps de Terra Wilder est très endommagé et que si je veux le reprendre, je dois y aller tout de suite. Sinon, il faudra que j’attende de renaître dans le corps d’un bébé. Je veux me débarrasser de mes dettes et ne plus jamais retourner sur la Terre, alors je décide de repartir. Il m’invite à utiliser mon don plus souvent…
— Parle-moi de ce don, Terra.
— J’ai le don de guérir avec mes mains. C’est un pouvoir que j’ai toujours eu mais que je n’ai pas voulu utiliser. On me tire vers l’arrière. Je fais signe à l’homme de m’aider, mais il ne bouge pas. Je suis avalé par l’obscurité… et je tombe…
Terra s’arrêta net en cherchant son souffle. Beverley lui demanda une fois de plus de se détacher de ses émotions et de lui dire ce qui se passait.
— Je suis tombé dans un endroit où il fait très froid. On dirait que je suis à l’intérieur d’un cube de glace. J’entends des voix, mais je ne vois rien…
— Tu réussis à ouvrir les yeux. Que vois-tu, Terra ?
— Un homme que j’ai connu autrefois. Il s’appelle Michael et il me dit de ne pas avoir peur. Je suis relié à toutes sortes de machines et je ne sens aucun de mes membres…
Il était inutile de lui faire revivre toutes ces souffrances. Beverley décida de le ramener doucement dans le temps présent. Terra revint à lui, rempli de tristesse et de questions. Il avait revécu sa mort et il s’en souvenait très bien maintenant.
— Comment te sens-tu ? voulut savoir la psychologue.
— Confus… Qui était cet homme blond ? Un ange ?
— Peut-être bien, confirma-t-elle avec un sourire. Beaucoup de gens prétendent en avoir rencontrés dans des circonstances semblables.
— J’ai du mal à croire que j’ai accepté de récupérer un corps qui ne me causerait que des souffrances.
— L’âme semble avoir des desseins différents de ceux de la personnalité humaine.
— Mais pourquoi suis-je capable de me rappeler de tout cela sous hypnose seulement ? Pourquoi ai-je bloqué tous ces souvenirs dans ma vie consciente ?
— Je pense que c’est surtout une question de survie, expliqua la psychologue. Si tu avais pu te rappeler que le ciel est un endroit aussi paisible et aussi confortable, tu n’aurais peut-être pas fait les efforts nécessaires pour guérir.
— Probablement pas, admit Terra.
— Je crois que tes cauchemars ne reviendront pas, mais j’aimerais bien te revoir la semaine prochaine pour savoir comment les prochains jours se seront passés.
Terra tenta de se lever, mais ses jambes étaient raides. Pour l’aider, Beverley lui prit les mains. Elles furent alors enveloppées d’une intense lumière blanche. Effrayée, la psychologue s’écarta en laissant Terra dans un équilibre précaire. Amy vint aussitôt passer son bras autour de sa taille pour qu’il ne tombe pas.
— Mais que s’est-il passé ? s’étonna Beverley.
— Ce phénomène se produit parfois quand je touche les mains des gens.
— Est-il relié à ton pouvoir de guérison ?
— Je l’ignore.
Amy sentait que Terra perdait rapidement des forces. Elle remercia le docteur Benson de leur avoir enfin permis de comprendre ce qui s’était passé le soir de l’accident et aida le Hollandais à quitter le bureau.
Beverley Benson demeura songeuse. Quelques mois plus tôt, son médecin avait détecté dans son cerveau une tumeur impossible à enlever. Elle savait qu’il ne lui restait que quelques années à vivre. Mais Terra Wilder avait apparemment reçu le don de guérison. Le contact de ses mains avait-il réussi à la soigner ? Elle appela un ami, qui travaillait au laboratoire de l’urgence de l’hôpital, et réclama qu’il lui fasse des radiographies le plus rapidement possible. Plutôt inquiet, son copain accepta de la recevoir sans tarder. Il fit de nouvelles épreuves de son crâne et, à sa demande, lui remit celles qu’il avait faites quelques mois plus tôt, lorsqu’on lui avait annoncé la terrible nouvelle. Elle les fixa au mur illuminé et constata avec étonnement que la tumeur, visible sur les radiographies les plus anciennes, n’apparaissait plus sur les récentes. Elle les glissa dans une grande enveloppe et fila directement chez Donald Penny pour obtenir son avis. Ce dernier examina volontiers les deux séries de clichés devant la lampe de la table d’appoint.
— À qui est ce crâne ? voulut-il savoir.
— C’est le mien, répondit Beverley.
Il regarda à nouveau les épreuves en fronçant les sourcils. Comment une tumeur de cette taille avait-elle pu disparaître complètement en quelques mois à peine, alors que Beverley avait refusé tout traitement de radiothérapie ?
— C’est à n’y rien comprendre.
— Je pense que ton ami Wilder a des pouvoirs de guérison beaucoup plus puissants qu’il le croie.
— Terra Wilder est responsable de ton rétablissement ?
— Il a touché mes mains. Une brillante lumière a jailli de ses doigts et je me suis sentie traversée par un étrange courant électrique. Est-ce que tu lui avais parlé de mon état de santé quand tu lui as donné mon nom et mon numéro de téléphone ?
— Non, je ne lui ai rien dit du tout.
Donald déposa les radiographies sur ses genoux et s’adossa dans le fauteuil.
— Pourquoi sembles-tu si surpris ? s’enquit Nicole, assise près de lui. Je t’ai pourtant raconté ce qu’il a fait à l’école.
— Tu sais bien que je ne crois qu’à ce que je vois de mes propres yeux.
— Qu’a-t-il fait à l’école ? s’informa Beverley.
— Il a recollé les doigts sectionnés d’un professeur. Apparemment, il n’a utilisé que de la lumière blanche.
— C’est vraiment un homme spécial, murmura Beverley.
— Admettons qu’il ait quelque chose à voir avec la guérison des mains du prof et la disparition de ta tumeur, je pense qu’on serait quand même mieux de ne pas en parler. Les foules ont tendance à se rassembler autour des faiseurs de miracles.
— Je veux bien me taire, mais je veux aussi trouver une façon de le remercier. Est-ce qu’on ne pourrait pas faire quelque chose pour le délivrer de la douleur qu’il éprouve continuellement ?
— Il a été sous les soins des meilleurs chirurgiens du monde, Bev. Ses jambes ont été conçues par les savants de la NASA. S’ils n’ont pas été capables de le soulager, je ne vois pas vraiment comment nous y arriverions.
Pendant que Donald discutait du dossier médical de son copain astrophysicien avec Beverley, Terra Wilder se laissait serrer par les branches d’un des arbres qui ornaient la propriété d’Amy Dickinson. Ce qu’il avait ressenti en touchant les mains de la psychologue ne ressemblait à rien de ce qu’il avait expérimenté avec les autres femmes de Little Rock. Il n’avait eu aucune vision, mais il avait par contre senti son énergie vitale soudainement aspirée par le bout de ses doigts. Il ne comprenait pas ce qui s’était passé, il savait seulement que le chêne lui apportait beaucoup de réconfort.
Amy le ramena à l’intérieur en déclarant qu’elle serait davantage rassurée s’ils consultaient Donald Penny le lendemain matin à l’hôpital au sujet de ce mystérieux malaise.
— Aussi bien m’emmener chez le vétérinaire, maugréa le Hollandais.
— Terra ! le gronda Amy. Donald est notre ami !
— Le tien peut-être, mais il est évident qu’il ne m’aime pas. Il passe son temps à se moquer de moi, surtout dans mes moments de faiblesse et de vulnérabilité.
— Est-ce que tu lui en as parlé ?
— Oui ! Mais il ne m’écoute pas !
— Bon, alors je m’en occupe.
Elle l’installa au salon, sous une épaisse couverture, en lui recommandant de rester sage pendant qu’elle prenait son bain. Dès qu’elle fut partie, Sarah apparut près de Terra.
— Ton pouvoir de guérison devient de plus en plus puissant, lui dit-elle. Cette femme était condamnée.
— Qu’arrive-t-il quand je touche les mains des malades ? Est-ce que leur mal s’infiltre en moi ?
— C’est un don qu’on t’a donné, pas un mauvais sort. Tu fais disparaître les dommages.
— De quoi souffrait le docteur Benson ?
— D’une tumeur au cerveau dont elle serait morte dans les mois à venir.
— Je l’ai guérie ? s’étonna-t-il. Je viens vraiment de me mettre dans de beaux draps. Quand les gens apprendront ce que j’ai fait, ils se masseront à Little Rock et je ne pourrai jamais les aider tous.
— Qu’arrivera-t-il à ceux que tu pourrais aider ?
— Je suis timide, Sarah. Tu devrais pourtant le savoir. Je ne veux pas devenir un homme public.
— Tu te débrouilles pourtant bien avec ta nouvelle célébrité.
— Mais je n’en veux pas ! Je ne suis pas revenu sur Terre pour devenir célèbre, j’en suis certain ! Demande à ceux qui me l’ont donné de reprendre ce don.
— Tu en as besoin pour rembourser tes dettes karmiques.
Sarah disparut pour mettre fin à leur conversation. Cette nuit-là, il dormit enfin d’un sommeil paisible.
Au matin, en arrivant au travail avec Amy, Terra avisa le docteur Benson, qui les attendait dans le stationnement, appuyée contre son camion. Amy comprit qu’elle voulait s’entretenir avec son ami. Elle poursuivit donc seule son chemin vers le gros bâtiment de briques rouges. Terra jaugea Beverley avec appréhension. Il savait ce qu’elle allait lui dire.
— Il y a quelques mois, les médecins ont trouvé une tumeur dans mon cerveau. Mais hier soir, quand tu as touché mes mains, elle a disparu. Je ne sais pas ce que tu as fait, mais je suis venue te remercier.
— Ce n’est pas moi qu’il faut remercier. Je ne maîtrise pas cette énergie. Je suis seulement son instrument.
Elle voulut savoir comment lui rendre la pareille et il l’assura qu’elle l’avait déjà fait, puisqu’il n’avait pas eu de cauchemar la veille. Il la pria de ne pas parler de son don, car, en principe, il l’avait reçu pour venir en aide aux victimes de ses vies antérieures.
— Je suis donc parmi elles ? fit Beverley, subitement intéressée.
— Hier, je n’en étais pas certain, mais j’ai rêvé à toi cette nuit. Tu étais un puissant sénateur à Rome. Même si tu m’as aidé à obtenir mon grade de général, je t’ai quand même tué lorsque tu as décidé de devenir chrétien. Il semble qu’en touchant ta main hier, je t’aie redonné la vie que je t’ai jadis enlevée.
Bouleversée, le médecin se contenta de fixer Terra, incapable de prononcer un seul mot. Elle grimpa finalement dans son camion en essuyant ses larmes. Le professeur la salua d’un mouvement de la tête et se dirigea ensuite vers l’école en s’appuyant sur sa canne. En passant près des arbres, il leva le bras. Sous le regard ébahi de Beverley Benson, ils le touchèrent tous de leurs branches à son passage.
— Ce n’est pas un extraterrestre comme le prétend Donald, murmura-t-elle. C’est un ange…